Femme en vue, femme souhaitée !
De là vient la terrible puissance des actrices.

Honoré de Balzac

En évoquant le magnétisme des actrices, Balzac a touché, sans même l’avoir connu, à l’une des conséquences majeures de notre petit écran.

Les actrices sont captivantes, elles électrisent les tapis rouges, illuminent les écrans, alimentent les potins… Bref, qu’elles soient admirées ou détestées, ces femmes ne laissent personne indifférent. La fascination n’est pas seulement liée à l’actrice elle-même, mais aux personnages qu’elles incarnent. Comme les héroïnes de roman sous la plume de l’auteur, les actrices sous les projecteurs jouent des rôles, personnifiant un idéal ou la réalité brute. Elles sont le reflet d’une époque, avec ses valeurs, ses codes et ses paradoxes. Elles sont le témoignage d’une société que l’on rêve ou que l’on vit. Et plus le jeu est brillant, plus l’identification opère, bien évidemment.

En fait, se pencher sur l’image de la femme dans l’industrie télévisuelle revient peut-être à dresser un portrait de la place de la femme, non seulement dans les séries mais également, et surtout, dans les époques qu’elles ont traversées.

Comparons, à titre d’exemple, Caroline Ingalls (La petite maison dans la prairie, 1974), mère et épouse dévouée, à la truculente Gabrielle Solis (Desperate Housewives, 2004), tornade infidèle et capricieuse. Certes, l’intrigue de La petite maison dans la prairie se déroule à la fin du XIXe siècle. Mais, il n’en reste pas moins que Caroline Ingalls incarnait alors quelques valeurs encore chères à l’Amérique des années 70, sur laquelle soufflait un vent d’émancipation généralisé. De la même manière, Gabrielle Solis incarne, d’une certaine manière, les années 2000, avec un peu plus de cynisme et d’amertume.

Ceci n’était qu’une brève comparaison destinée à illustrer la manière dont la femme représentée dans les séries reflète la société, réelle ou travestie. Il est à noter pour la suite que toute généralisation sera à éviter. Il semble évident que toutes les femmes du XXIe ne couchent pas avec leur jeune jardinier, et que toutes celles des années 70 n’aspiraient pas seulement à élever leurs enfants et combler leur mari (bien au contraire, comme évoqué précédemment). Néanmoins, ces deux séries ont rencontré un énorme succès durant leur diffusion, témoignant d’un certain engouement à leur égard.

L’analyse de ces séries telles qu’elle est proposée ici est tout à fait subjective, puisqu’il n’y a aucune règle absolue en la matière.

Tout d’abord, et contrairement aux apparences, certaines séries beaucoup plus récentes que La petite maison dans la prairie envoient des idées qui sont parfois plus réductrices que celles véhiculées trente ou quarante ans plus tôt. Prenons pour exemple la série Sex and the city (1998-2004), dont le succès n’est pas à démentir non plus puisque deux films ont depuis vu le jour. Ainsi, on assiste à une forme de libération sexuelle, dans le ton et les attitudes de la série, mais il n’en reste pas moins que ces quatre femmes sont insipides.

Mis à part chercher l’homme de sa vie et se pavaner dans des tenues de grands couturiers, l’héroïne Carrie Bradshaw n’apporte pas grand-chose. Rappelons-nous cependant de l’heure de diffusion de cette série sur M6, témoignant peut-être d’une certaine impertinence dans les thèmes traitées, notamment la sexualité féminine. Finalement, cette série apportait plus par son thème (encore que…) que par l’image de la femme qui nous été renvoyée. Cette série est une sorte d’écran de fumée car derrière les dialogues parfois crus (encore que…) se cachent seulement quatre femmes dont la seule préoccupation réside dans la recherche du plaisir, voire du bonheur (encore que…).

Phénomène tout aussi curieux : alors que les années soixante-dix marquent une véritable révolution tant pour les femmes que pour la famille de façon plus générale, on assiste au succès de La petite maison dans la prairie. Cette série met en scène une famille américaine à la fin du XIXe siècle, tout à fait pieuse et pleine de bienveillance. C’est à mille lieues de ce que l’Amérique traverse, et peut-être que d’une certaine manière cela a contribué au succès de la série.

En effet, il est une chose que l’on ne peut négliger dans cette analyse, c’est la place importante accordée à l’audimat. Ce sacro-saint audimat dont on nous rabat les oreilles, et qui cause parfois la perte de séries plutôt agréables, influence les séries. Ainsi, il serait totalement hypocrite de ne pas en tenir compte lorsqu’on diffuse un nouveau programme. Cette influence se traduit aussi en amont, c’est à dire dans le choix des personnages, dans la manière dont ils seront traités au cours de la série. On revient ici à la place qu’occupe la société : puisque la société influence la diffusion de certaines séries, elle doit se sentir représentée ou elle doit rêver. Si l’on prend la série The good wife : l’héroïne vient d’être publiquement humiliée par l’infidélité de son célèbre politicien de mari. Elle s’en sépare et doit donc retrouver du travail en tant qu’avocate afin de subvenir aux besoins de ses deux enfants. Encore une fois, témoignage d’une société qui change et qui présente une famille éclatée, tout à fait différente des Ingalls. Mais surtout, cette femme devient une sorte de Mère Courage, humiliée, seule et contrainte de reprendre son travail pour nourrir sa famille.

Dans les années 70, quand l’Amérique traverse une crise pétrolière très importante, peut être qu’une série bienveillante comme La petite maison dans la prairie était tout à fait bienvenue. De la même manière, la révolution culturelle de cette époque devait bousculer plus d’une personne, qui se raccrochait alors à de bons vieux fondamentaux.

La place de la femme dans les séries est également le résultat de cet audimat. Qu’est-ce qu’une série aujourd’hui sans histoire d’amour, plus ou moins interdite ? Il suffit de surfer sur le web pour voir éclore des millions de video de fans de tel ou tel couple. A ce moment-là, la femme (tout autant que l’homme d’ailleurs) incarne un certain idéal, un vœu du téléspectateur, un désir savamment alimenté par les scénaristes. Prenons la série How I Met Your Mother qui, depuis maintenant 9 ans, nous raconte l’histoire de la rencontre du héros avec la mère de ses enfants. Cette femme a été fantasmée par les fans de la série et elle sous-tend l’ensemble de l’intrigue.

Ce qui influence également l’image que l’on a des femmes dans les séries, c’est la nature de la série. En effet, une série humoristique aura toujours un traitement des personnages différent d’une série dramatique, policière… Si l’on prend un exemple français, toutes les séries policières mettant les femmes en avant (Le juge est une femme ou plus récemment Profilage) le font de façon assez avantageuse.

Barbara Stanwyck et Ralph Meeker

Ces femmes ont réussi dans leur carrière, occupant généralement un poste important. Elles ne sont pas idiotes, ni superficielles. Leur vie privée est parfois plus chaotique, bien que Julie Lescaut en son temps élevait ses deux filles seule, en bonne mère courage. Les séries policières américaines empruntent un peu le même chemin, avec des femmes de caractère, indépendantes. Dans la série NCIS, l’agent Ziva David en est un bon exemple.

Au contraire, dans les séries humoristiques, telles que New Girl, la vie professionnelle de la femme est mise au second plan.

Once Upon a Time (abc)

Once Upon a Time est diffusée sur ABC

Sa vie privée aussi parfois, au profit de gags et de situations assez inattendues. Nouveau genre également, avec la série Once upon a time qui reprend les contes de notre enfance. C’est un monde fantasmé que l’on a sous les yeux, avec princes et princesses. Même si la série modifie parfois largement les contes, elle repose sur l’intérêt suscité chez le spectateur de voir l’héroïne de son enfance confrontée à la vie dans notre monde. C’est le rêve devenu réalité de voir ce monde imaginaire « près de nous ».

Et les hommes dans tout ça ? Quelle image nous renvoient-ils dans ces nouvelles séries ? En partant toujours de La petite maison dans la prairie, Charles Ingalls était l’homme de la situation, en toute circonstance. Il travaillait du matin jusqu’au soir pour être en mesure de nourrir et protéger sa famille, il était un père dévoué prêt à accueillir et adopter l’orphelin Albert, qui lui causera pourtant de nombreuses difficultés plus tard.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette image idéale de l’homme viril et maître de la situation a sérieusement été écornée depuis quelques années. Les hommes sont parfois dépassés, sombrant dans l’alcoolisme comme Carlos Solis dans la dernière saison de Desperate Housewives. Ils sont aussi présentés comme des mufles, des hommes attirés par le sexe et le pouvoir, qui délaissent leurs femmes et leurs enfants. On peut reprendre l’exemple de The good wife, ou plus récemment la série avec Jennifer Love Hewitt, The client list, qui oblige l’héroïne à se faire embaucher dans un centre de massage un peu spécial, après que son mari soit parti du jour au lendemain.

Sans généraliser cette nouvelle image assez négative de l’homme dans les séries, il faut bien admettre que cette vision des choses est tout à fait nouvelle. Et si l’on y ajoute l’image de la femme, c’est finalement la représentation des faiblesses humaines qui devient maîtresse dans les séries. Une forme de catharsis moderne…